Combien de temps allons-nous encore fermer les yeux sur la souffrance de nos sœurs les plus démunies ? En apprenant ce 8 juillet 2026 que le professeur Serigne Magueye Gueye, chef du service d'urologie de l'Hôpital Général de Grand Yoff à Dakar, a remporté le Prix des Nations Unies pour la population, notre premier sentiment a été une immense fierté. Mais très vite, la réalité nous a rattrapés. Ce prix n'est pas seulement une médaille accrochée au revers d'une blouse blanche. C'est un rappel brutal de l'existence de la fistule obstétricale, cette "blessure de la honte" qui continue de faire des ravages dans les villages reculés du Sénégal, là où l'eau potable est rare et les césariennes inexistantes. Elles voulaient donner la vie. Elles ont perdu leur enfant. Elles ont perdu leur dignité. Pour ces femmes, le calvaire ne fait que commencer lorsqu'elles survivent à un accouchement difficile, condamnées à l'incontinence chronique et à l'isolement social absolu.
Notre urologue national a compris, avant beaucoup d'autres, que la médecine ne pouvait pas se contenter de recoudre des tissus déchirés. Le travail accompli par le professeur Gueye à Grand Yoff est une leçon d'humanité. Avec son équipe, il a non seulement opéré et guéri des milliers de patientes, mais il a surtout œuvré pour leur réinsertion sociale et psychologique. Réparer un corps ne suffit pas si l'esprit reste brisé par des années de rejet. Grâce à des programmes d'alphabétisation, de micro-crédit et d'accompagnement thérapeutique, ces femmes, autrefois traitées comme des parias en raison de leur odeur corporelle, retournent dans leurs communautés la tête haute, autonomes et respectées. Le scalpel du médecin est devenu l'outil de leur émancipation, prouvant que la santé publique est indissociable des droits humains fondamentaux.
Cette distinction internationale doit impérativement secouer la léthargie de nos décideurs politiques à Dakar. Le gouvernement du président Bassirou Diomaye Faye a fait de la souveraineté sanitaire un axe fort de son discours, mais les budgets alloués à la santé maternelle dans les régions de l'Est et du Sud restent désespérément insuffisants. Il est inacceptable qu'en 2026, la vie d'une jeune fille puisse encore être détruite simplement parce qu'elle n'a pas pu accéder à une structure de soins qualifiée à temps. Nous ne pouvons plus nous reposer uniquement sur la générosité des urologues bénévoles et le financement des ONG internationales pour éradiquer ce fléau. Le combat mené par le professeur Gueye doit devenir une cause nationale, portée par des investissements massifs dans les routes rurales, la formation des sages-femmes et la gratuité réelle des soins d'urgence obstétricaux.
Alors que la communauté internationale salue aujourd'hui le dévouement de ce grand chercheur sénégalais, nous devons nous poser la question de l'après. La fistule obstétricale est une maladie de la pauvreté et de l'inégalité de genre, un miroir déformant qui nous montre la part d'ombre de notre développement. Si nous voulons honorer véritablement le travail de toute une vie du professeur Gueye, nous devons aller au-delà des félicitations officielles et des communiqués de presse enthousiastes. La véritable victoire ne sera pas d'avoir le meilleur chirurgien du monde pour réparer les fistules, mais de construire un système de santé si performant qu'aucune femme n'aura plus jamais besoin de son scalpel pour retrouver sa dignité. Sommes-nous enfin prêts à faire de la santé de nos mères et de nos filles la priorité absolue de notre république ?
